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 «La place des Femmes et les stéréotypes de genre dans le cinéma» – Second atelier

Pour la première fois, le Lab a organisé à Cannes deux ateliers collaboratifs entre des professionnel·le·s du cinéma et des lycéen·ne·s sur les questions de genre et stéréotypes de genre au cinéma.

L’objectif de ces ateliers était d’ouvrir un dialogue pour nourrir les professionnel·le·s du cinéma par la vision des jeunes sur les stéréotypes de genre et en même temps enrichir les jeunes d’un échange égalitaire avec des figures emblématiques du cinéma sur ces questions.

La méthode que nous avons suivie dans le cadre de ces ateliers était celle de l’intelligence collective, qui est une des caractéristiques du Lab. Les ateliers ont été animés en mode « coaching » sous le format d’un world café.

Ces ateliers ont été organisés en partenariat avec : Cannes Cinéma, l’ARP et le collectif 5050/2020.

Ce second atelier a rassemblé une classe de 30 élèves de 1ère litérraire en option cinéma du Lycée Bristol (Cannes), ainsi que les participant·e·s suivant·e·s :

Invité·e·s professionnel·le·s

CharlieShe, Influenceuse québécoise Instagram et Youtube

Claude Duty, Réalisateur, président des Arcs Film Festival

Alexis Hofmann, Responsable des acquisitions chez BAC Films, membre du Collectif 5050

Gérard Krawczyk, Réalisateur et scénariste

Euzhan Palcy, Réalisatrice, scénariste et productrice

Observateur·rice·s

Ilona Bachelier, Assistante du Lab

Julien Bonfanti, Professeur au Lycée Carnot

Emma Pagès, Ancienne assistante Lab – Femmes de Cinéma

Animateur·rice·s

Fabienne Silvestre-Bertoncini, Cofondatrice du Lab et des Arcs Film Festival ; coach

Guillaume Calop, Co-Fondateur du Lab et Délégué Général des Arcs Film Festival

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PREMIÈRE PARTIE – Restitution du World Café par les jeunes

La première question posée aux jeunes était la suivante :

Décrivez des situations dans lesquelles on vous traite – ou vous agissez – de manière différente selon que vous êtes un garçon ou une fille. À l’école, dans votre famille, entre amis, sur les réseaux sociaux, dans les lieux publics…

Voici la manière dont ils nous ont répondu :

Dans la vie quotidienne —

• Le harcèlement de rue orienté plutôt vers les femmes : une fille ne se permet pas de faire à un garçon des commentaires déplacés sur son physique ou sa tenue

• Stéréotype selon lequel les garçons sont plus considérés comme une menace pour les filles que l’inverse

• Les remarques de comportement vont le plus souvent vers les garçons — « les garçons sont plus dissipés »

• La nourriture : un garçon qui mange beaucoup ne dérange pas mais pas une fille — « Ah mais tu te ressers »

• Au lycée : un garçon qui ne traîne qu’avec des filles ou une fille qui ne traîne qu’avec des garçons est considéré·e comme homosexuel·le

• Les toilettes différenciées hommes/femmes

La question de l’apparence physique —

• Des coupes de cheveux genrées

• Dans les concours de beauté : les femmes avec des formes sont rares

• Les choix de couleurs : un garçon qui porte du rose est mal vu

• Les bijoux d’hommes sont beaucoup plus épais, signe de virilité

• La question du maquillage : un garçon maquillé est considéré comme homosexuel et une fille non maquillée ne prend pas soin d’elle/est un « garçon manqué »

• Les régimes : les femmes font plus de régime que les hommes car elle doivent avoir un corps « plat »

• La question de la pilosité des filles : pourquoi impose-t-on aux filles de ne pas avoir de poils alors que ce n’est pas une injonction pour les garçons ?

Le sport —

• Bac de sport au lycée : des barèmes différents selon le sexe

• L’idée répandue par certain·e·s professeur·e·s que les filles sont moins fortes que les garçons en sport

• Des parents qui parfois refusent que leur fille fasse du foot ou que leur garçon fasse de la danse

• Un manque d’égalité dans le sport : sports masculins et féminins

Dans le milieu professionnel —

• Les tenues de travail : les femmes sont souvent obligées d’être en jupe et talons

• Assimilation de certains métiers à une orientation sexuelle : un homme coiffeur est homosexuel

• Une hypersexualisation des femmes au cinéma

• La différence de salaire femmes/hommes pour un même poste

L’éducation et la vie de famille —

• Les parents s’adressent souvent en priorité à la fille pour faire la vaisselle et non pas au garçon

• Des parents qui obligent leur fille à aller en section générale car tous ses frères sont allés en sections professionnelles

• Une répartition genrée des jouets pendant l’enfance

• Les parents ont beaucoup de mal à laisser sortir leurs filles

• Éducation trop restreinte concernant le corps et son fonctionnement : la sexualité féminine n’est pas assez connue, et on ne parle pas assez des règles

Les réseaux sociaux et la publicité —

• Contraste entre la tolérance envers ce que publient les hommes sur les réseaux, et ce que publient les femmes

• On n’a jamais vu d’homme égérie d’une marque de maquillage

• Les corps des femmes et des hommes ne subissent pas les mêmes traitements : censure sur les corps féminins (censure de téton féminin mais pas de téton masculin)

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DEUXIÈME PARTIE — ÉCHANGES ENTRE PROFESSIONNEL·LE·S ET LYCÉEN·NE·S

Des sentiments mitigés sur la nécessité de changement, de la part des jeunes —

Si certains disent se reconnaitre dans les schémas présentés au cinéma, ce n’est pas le cas de tout le monde. L’enjeu est de pouvoir donner à tous et toutes la possibilité de se retrouver dans les personnages — « Rien n’est binaire finalement, il faut sortir de ce cadre et accepter la complexité.»

Une évolution lente avec un besoin d’être vigilant —

Les échanges que les jeunes ont aujourd’hui prouvent que les choses évoluent, mais de manière très lente. Un manque de vigilance peut donc tout faire retomber. Les décisionnaires de l’industrie du cinéma sont lucides sur ces questions mais il faut tout de même rester vigilant.

Sortir du « Queer baiting » par une nécessaire décentralisation —

Pour représenter la complexité de notre société, il faut normaliser la diversité. Trop souvent, les producteur·rice·s cherchent « à placer » les minorités sans leur donner de vrais rôles : c’est ce qu’on appelle le « queer baiting ». Il faut donc décentraliser le sujet et changer les représentations : faire de la diversité un fait et non un sujet — « Ce qui compte ce sont les personnages et le talent, pas la religion, le sexe, l’orientation sexuelle ou la couleur de la peau. »

Un époque en pleine contradiction —

Évocation d’une inquiétude quant à la possible contradiction de cette évolution avec l’émergence des religions et leurs codes. Un accès facilité aux informations qui semble durcir les extrêmes au lieu d’ouvrir les esprits, comme en témoigne une certaine violence dans les propos tenus sur les réseaux sociaux. Une différence entre ce qui est perçu depuis l’étranger — la diversité de la population française acceptée et pacifiée — et la réalité.

L’enjeu de l’éducation sur ces questions —

L’évolution des mentalités passe d’abord par l’éducation dans les familles et à l’école. C’est important d’avoir ce genre de discussions. Les jeunes ont un rôle à jouer dans l’éducation de la précédente génération sur ces sujets. L’importance pour les jeunes de soutenir le cinéma dans sa diversité, en allant voir des films en salle. Apprendre à bien s’informer et rester curieux·se, dans une société où les informations fusent en continue.

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CITATIONS PÉPITES DES JEUNES

« Les personnages homosexuels doivent être plus travaillés et pas seulement être là pour jouer ‘l’homo de service’. »

« Iron man gay, ça n’existe pas. »

« Un garçon qui mange beaucoup ça ne dérange pas, mais une fille si — ‘Ah mais tu te ressers’. »

« Je veux pas des personnages fonction — que les personnages soient blancs ou noirs sans rien changer à l’histoire c’est cool. »

« Moi, je trouve qu’on a fait le tour de la question, que le cinéma est bien comme ça. »

« Je rentrais de cours j’étais en jupe et on m’a mal parlé. »

« Les filles ont plus de likes sur insta quand elles font des photos olé-olé. »

« J’envoie pas d’emojis coeur à mes amis. » (un garçon)

« Dans la tête des gens, la danse c’est que pour les filles. »

« Si ça se trouve, les filles elles kiffent de faire le ménage, on n’a pas la même éducation. »

« Mes parents m’ont forcée à aller en filière générale parce que tous mes frères sont allés en filière professionnelle. »

« Un monsieur m’a barré le passage pour que je ne passe pas et que je l’escalade — que je passe au dessus de lui. »

« Une fois, je portais un sweat et mes copines m’ont dit ‘c’est celui de ton copain ?’ alors que c’était le mien. »

« Je voudrais voir moins d’Appollon et d’Adonis. »

« Dans Lara Croft, c’est une héroïne mais elle excite les garçons parce qu’elle est belle. »

« Aria Stark a confiance en elle, c’est vraiment bien. Et James Bond ? Aussi, mais c’est ‘normal’. »

« Les mecs nous demandent des Snaps dans le bus, on n’oserait jamais leur demander la même chose. »

CITATIONS PÉPITES DES PROFESSIONNEL·LE·S

« J’ai trouvé fascinant le terrain de jeu que l’on a en tant que femme à Cannes — rien n’a été fait, toutes les possibilités s’offrent à nous. Ça m’a donné un peu d’espoir, je ne m’y attendais pas ! »

« L’industrie du porno est celle qui paye le mieux les femmes. Paradoxalement, c’est aussi l’industrie la plus régulée. »

« Je me suis engagé pour l’inclusion — le cinéma doit être un art et une industrie de toutes les composantes de la société et non pas un art de blanc. »

« Je me pose même pas la question de savoir si c’est un homme ou une femme qui porte le projet, je me concentre sur sa qualité et son sujet. »

« J’aime les belles musiques et tous les genres de musique, je rêve d’une société semblable dans ses rapports humains. »

TAXI : « Pour la première fois, un beur était le héros du film sans être voleur ou trafiquant de drogue. » — réactions de jeunes Marsellais : « C’est pas des vedettes ça monsieur, c’est nous. »

« Ce qui compte ce sont les personnages et le talent, pas la religion, le sexe ou la couleur de la peau. »

« C’est un noir, so what ? »

« À l’étranger on a l’impression que les choses sont fabuleuses en France, je ne leur dis rien pour ne pas les faire désenchanter. »

En s’adressant aux jeunes : « Tout le monde semble plus lucide, alors que non parfois même les décisionnaires ne le sont pas, ou du moins ils sont cyniques. »

 « Dans chacun de mes films, j’essaie de montrer la force des femmes. Ce n’est pas de la fiction, c’est ce que nous sommes vraiment. »

« Aux US, si vous arrivez avec un personnage féminin et si en plus elle est noire on vous répondra que c’est pas bankable. »

« Le cinéma est un art que j’aime beaucoup et je n’acceptais pas que cet art que j’aimais tant me fasse souffrir. »

« J’ai pu voir la couleur des plateaux de cinéma changer, par la présence des femmes entre autres.»

« Je ne me réveille pas le matin en me disant que je vais dénoncer tel ou tel sujet — je ne me pose pas ces questions là. C’est pour ça que je suis peut-être transgenre dans mon travail. »

« Ce que je ne voudrais pas, c’est qu’on nous dise qu’on a le choix entre une société pornographique et une société puritaine. Je voudrais voir le spectre en entier. »

« On vit dans une époque pleine de contradiction. Parfois quand je lis les réactions sur les réseaux sociaux, je suis épouvanté par la violence des gens. »

LE MOT DE LA FIN

Vigilance, progrès, positiver, laïcité, liberté, égalité, tolérance, collectif…

*Pour mémoire : règles de confidentialité et de publication du Lab :

Nous utilisons la règle dite de Chatham House, du nom d’un célèbre think tank britannique.

Cette règle est utilisée pour réglementer la confidentialité des informations échangées lors d’une réunion : quand une réunion se déroule sous cette règle, les participants sont libres d’utiliser les informations collectées à cette occasion, mais ils ne doivent révéler ni l’identité, ni l’affiliation des personnes à l’origine de ces informations. Cela permet une plus grande liberté de parole et des prises de positions plus fortes.

La liste des participants aux ateliers est en revanche publique, dans le but d’indiquer la diversité et la qualité des personnes présentes et donner de la valeur aux idées émises