© Manuel MOUTIER

 «La place des Femmes et les stéréotypes de genre dans le cinéma» – Premier atelier

Pour la première fois, le Lab a organisé à Cannes deux ateliers collaboratifs entre des professionnel·le·s du cinéma et des lycéen·ne·s sur les questions de genre et stéréotypes de genre au cinéma.

L’objectif de ces ateliers était d’ouvrir un dialogue pour nourrir les professionnel·le·s du cinéma par la vision des jeunes sur les stéréotypes de genre et en même temps enrichir les jeunes d’un échange égalitaire avec des figures emblématiques du cinéma sur ces questions.

La méthode que nous avons suivie dans le cadre de ces ateliers était celle de l’intelligence collective, qui est une des caractéristiques du Lab. Les ateliers ont été animés en mode « coaching » sous le format d’un world café.

Ces ateliers ont été organisés en partenariat avec : Cannes Cinéma, l’ARP et le collectif 5050/2020.

Ce premier atelier a rassemblé une classe de 30 élèves de 1ère en section Sciences et Technologies de la Santé et du Social (ST2S) du Lycée Bristol (Cannes), ainsi que les participant·e·s suivant·e·s :

Invité·e·s professionnel·le·s

Nicolas Bary, Réalisateur, producteur et scénariste

Nadège Beausson Diagne, Actrice, scénariste et réalisatrice

Caroline Deruas, Réalisatrice, actrice et scénariste

Audrey Diwan, Réalisatrice et scénariste

Marion Tharaud, Distributrice chez Haut et Court, membre du Collectif 5050

Maud Wyler, Actrice

Observateur·rice·s

Ilona Bachelier, Assistante du Lab

Alice Nkamgna, Responsable du Bureau des Films et des Invités des Arcs Film Festival

Emma Pagès, Ancienne assistante Lab – Femmes de cinéma

Caroline Santiard, Chargée des actions culturelles de l’ARP

Animateur·rice·s

Fabienne Silvestre-Bertoncini, Co-fondatrice du Lab et des Arcs Film Festival ; coach

Guillaume Calop, Co-Fondateur du Lab et Délégué Général des Arcs Film Festival

© Manuel MOUTIER

PREMIÈRE PARTIE – Restitution du World Café par les jeunes

La première question posée aux jeunes était la suivante :

Décrivez des situations dans lesquelles on vous traite – ou vous agissez – de manière différente selon que vous êtes un garçon ou une fille. À l’école, dans votre famille, entre amis, sur les réseaux sociaux, dans les lieux publics…

Voici la manière dont ils nous ont répondu :

La vie de famille et l’éducation —

• Des tâches ménagères encore trop souvent allouées aux filles en priorité

• Les parents laissent plus facilement sortir ou rentrer plus tard les garçons que les filles

La question de l’apparence physique —

• Une forte pression sur le physique des filles : elles doivent être minces, avoir une forte poitrine, être épilées — préférence des garçons pour une épilation intégrale

• Un jugement récurrent sur la tenue des filles : des jupes courtes ou des hauts décolletés entrainent des remarques/insultes

• Un style vestimentaire trop court ou « osé » chez certaines filles comme élément déclencheur d’agression — « elle l’a bien cherché »

• La question du maquillage : les garçons ne doivent pas se maquiller, liaison systématique entre le port de maquillage chez hommes et une potentielle homosexualité

Sur les réseaux sociaux —

• Des filles qui ne peuvent pas poster tout ce qu’elles veulent : par exemple, la publication de photos les montrant en train de fumer de la chicha entraîne un jugement, voire des insultes

• Une critique systématique sur les publications de filles en maillot de bain, quasiment absente pour celles des garçons en maillot de bain

L’orientation sexuelle et la sexualité —

• C’est plus facile pour un garçon de parler de sa copine à sa famille que pour une fille

• La contraception est la responsabilité de la fille

• L’homosexualité chez les filles est plus acceptée car elle fait fantasmer

• Des garçons beaucoup moins jugés sur leur vie sexuelle que les filles

La vie professionnelle et les études —

• Des filles plus poussées à faire des études

• Certaines filières restent genrées : ST2S est une filière de filles et S est une filière de garçons

• Des choix de métiers réservés aux hommes : les femmes ne peuvent pas faire des métiers dits « d’hommes »

Dans la vie quotidienne —

• L’usage de la violence réservée aux garçons dans les règlements de conflits

• La question du harcèlement de rue : plus orienté vers les filles (sifflements, insultes…)

• Les femmes sont plus souvent victimes d’attouchements et viols, que les garçons

• Des choix d’activités genrés : faire du shopping entre filles, aller au cinéma entre filles plutôt qu’avec des garçons

© Manuel MOUTIER

Les deuxième et troisième questions posées aux jeunes étaient les suivantes :

De quelle manière souhaiteriez-vous voir représentés les hommes et les femmes dans les films et les séries ? Imaginez des personnages féminins et masculins et des situations que vous avez envie de retrouver.

Voici la manière dont ils nous ont répondu :

Des personnages féminins forts —

• Plus de femmes héroïnes de films d’action et dans les combats — des héroïnes « qui se battent pour ce qu’elles veulent »

• Ne pas systématiquement placer la femme dans des situations de vulnérabilité dans les films d’horreur

• Représentation de la sexualité : des femmes prenant le pouvoir pendant les rapports

• La question de la drague : sur initiatives de femmes et pas que des hommes

• Des femmes indépendantes et avec des responsabilités (PDG, Présidentes)

Plus de diversité —

• Représenter plus l’homosexualité et la bisexualité : décalage entre la réalité vécue et les représentations à l’écran

• Changer les codes vestimentaires des personnages hommes et femmes

• Avoir plus de mixité dans certaines branches de métiers : femme médecins, hommes danseurs, femmes pompiers, hommes infirmiers, hommes sages femmes, femmes présidentes, etc.

• Ne pas genrer les sports : représenter une équipe féminine de foot américain dans les films, avoir plus d’hommes qui fassent de la danse

• Dans les films de voiture : voir plus de femmes au volant

• Des physiques plus représentatifs : hommes pas systématiquement musclés, des personnages avec des formes, casser l’idée des « populaires du lycée musclés et beaux »

• Dans les situations représentées à l’écran : des hommes au foyer, des femmes qui sortent le soir, des hommes qui accouchent et ont leurs règles, du harcèlement de rue orienté vers les hommes, des femmes qui battent leurs maris, etc.

Plus d’égalité dans la représentation —

• Des rapports/relations de pouvoir femmes-hommes égalitaires, pas de sentiment d’infériorité

• Une répartition égale des tâches dans le couple (hommes baby-sitters, femmes mécaniciennes, etc)

• Avoir autant de personnages femmes que hommes en général

• Pouvoir agir librement et sans jugement peu importe son sexe

• Des hommes volages aussi mal vus que les femmes

• Voir plus de héros principaux Princes dans les Disney

© Manuel MOUTIER

DEUXIÈME PARTIE — ÉCHANGES ENTRE PROFESSIONNEL·LE·S ET LYCÉEN·NE·S

Une parole qui se libère plus facilement —

Un décalage entre les deux générations présentes : des jeunes à la parole plus libérée sur ce sujet — « Si j’avais été comme vous, cela m’aurait donné plus de force » — « L’acuité que vous avez dans ce que vous arrivez à dénoncer, c’est impressionnant ! » — « De pouvoir prendre la parole comme ça, en disant ces mots là, on voit quand même qu’il s’est passé quelque chose ».

Des changements encore nécessaires —

En profondeur, certains problèmes persistent et la situation ne semble pas avoir évoluée tant que cela — « Dans les détails il y a des choses qui ont changé en 20 ans, mais dans les choses plus profondes j’ai l’impression que rien n’a changé » — « Je me suis un peu laissée prendre par l’apparence, en ayant le sentiment d’une harmonisation, en réalité les problèmes en profondeur sont toujours présents ».

La bisexualité —

Un décalage entre les deux générations sur ce sujet : les professionnel·le·s ne s’attendaient pas à ce que ce soit un sujet — « C’est intéressant la bisexualité, car pour nous ça n’existait pas — sauf David Bowie ».

Une violence et une colère exprimées, comment les gérer ? —

• Dans toutes les propositions et les expériences vécues par les jeunes, un sentiment de violence et une colère ressortent — L’expression de cette dernière est importante, elle doit être écoutée.

• La violence que subissent les jeunes filles ne doit pas être sous-estimée et doit être reconnue.

• Que faire de cette colère ? Comment l’utiliser ? Répondre à la violence par la violence n’est pas une solution. Il faut trouver un équilibre, faire jouer son intelligence pour faire évoluer les choses en souplesse.

• Exprimer la colère par la fiction peut être un bon moyen de sensibiliser.

• On sent que la jeune génération a envie d’arrêter de subir des dictats patriarcaux.

• Il faut penser à l’éducation comme vecteur de changement.

• Inviter les hommes dans ce débat.

© Manel MOUTIER

CITATIONS PÉPITES DES JEUNES

« Chez moi, c’est moi qui fait le plus les tâches ménagères, en comparaison avec mes frères. »

« En général un homme est plus libre de faire ce qu’il veut de son corps et de sa vie que les femmes. »

« Quand on sort le soir, un garçon peut en général rentrer plus tard qu’une fille, alors qu’un garçon peut très bien avoir des problèmes aussi. »

« Les femmes se font beaucoup plus souvent interpeller dans la rue que les hommes (sifflement, klaxon). »

« La société impose aux femmes d’avoir une forte poitrine, une taille fine, des fesses bombées… »

« On attend toujours d’une fille qu’elle soit gracieuse, polie, classe, apprêtée… »

« Dès que je porte des choses lourdes, on va me dire, tu n’as pas de force, tu ne peux pas le soulever. »

« Les hommes se permettent de faire des choses qu’une femme ne se permet pas. »

« Quand les femmes mettent des jupes, on a l’impression qu’elles souhaitent plaire, en réalité, elles mettent des jupes pour elles-mêmes, parce que cela leur plaît. »

« Je suis allé en filière ST2S et c’était mon libre choix. » (un garçon)

« Dans ma famille, on dit que je me comporte comme un garçon, et que mon style vestimentaire est celui d’un garçon. »

« Lorsqu’un garçon s’habille de manière plus « féminine », il reçoit systématiquement des remarques. »

« Sur les réseaux sociaux, il y a une différence de tolérance entre ce que publient les filles et ce que publient les garçons — par exemple, une fille en maillot de bain sera considérée comme vulgaire, ce n’est pas le cas pour un garçon. »

« Dans certaines branches de métiers, on retrouve beaucoup plus de femmes que d’hommes (paramédical) et inversement (BTP). »

« Les filles sont plus souvent affichées et insultées que les garçons. »

« Dans la relation parents-enfants, les filles sont souvent plus protégées. »

« L’homosexualité chez les filles est bien mieux acceptée que chez les garçons. »

« Les garçons boivent/fument plus que les filles. »

« J’aimerais voir un film de science fiction où l’homme accouche. Ca serait drôle de voir leur tête… »

« Si les filles se maquillent on les traite de ‘beurettes’, si elles ne se maquillent pas, elles sont moches. »

« Certaines façons de s’habiller sont qualifiées de provocantes, voir coupables lorsqu’il y a viol, alors que des mecs se baladent torse nu dans la rue sans problème. Ce n’est pas normal. »

« On aimerait voir un film où les hommes sont soumis. On leur mettrait la misère comme ils nous la mettent dans la vraie vie… »

« Dans les films les femmes sont bien plus souvent montrées nues que les hommes. »

« Les filles en maillot sur instagram c’est vulgaire, les garçons torse nu ça passe. »

CITATIONS PÉPITES DES PROFESSIONNEL·LE·S

« Dans mon équipe de tournage, il y avait peut être 80% de postes de cheffes femmes — et cela s’est très bien passé. Peut être que l’on est dans un métier où devenir cheffe semble plus difficile. »

« J’ai tendance à vouloir me cacher derrière mes amis réalisateurs, et c’est un automatisme contre lequel je lutte, une lutte intérieure » — « J’ai tendance à porter les autres avant de me porter moi-même mais c’est à nous de nous donner ce droit. »

« Il y a des femmes avec une énergie masculine très forte et des hommes avec une énergie féminine très forte. »

« Je cherche à avoir une harmonie dans l’équipe. »

« J’ai jamais été dans le trip de rapport de pouvoir, ça ne fait pas partie de moi. »

« Confrontée aux castings, j’ai compris que j’étais rousse avec des tâches de rousseurs. Ce n’était pour moi pas un problème, mais c’était devenu un sujet. »

« Mon agent m’a dit, tu fais peur aux réalisateurs, tu n’es pas rassurante— en fait, je ne faisais simplement pas croire à la personne avec qui j’allais travailler qu’on allait avoir une histoire d’amour ensemble. »

« Quand j’ai commencé les cours de théâtre, j’ai compris que j’étais noire avant d’être une comédienne — c’était donc un sujet d’être noire, on me donnait les rôles de la bonne, de la femme de ménage. »

« Au concours de fin d’année, on m’a dit que je méritais le premier prix, mais on m’a donné ledeuxième en prétendant que de toute façon je ne ferai pas du métier d’actrice mon métier — ça fait 25 ans maintenant que j’en vis. »

« Moi il y a la double stigmatisation, je suis une femme, et je suis noire. »

« Quelque part c’est à nous de nous octroyer ce droit de faire le métier que l’on a envie de faire. »

« Quand, à des castings, on me bloque car je suis noire, que je ne peux pas être avocate ou médecin, finalement je me rends compte que ça m’empêche de bosser avec des imbéciles. »

« Quand on a une annonce ‘cherche un homme de 50 ans’, implicitement c’est un homme blanc que l’on cherche. »

« Vous êtes beaucoup plus fortes que ce que vous pensez ou ce que les autres vous laissent penser et c’est ça le danger entre guillemets : c’est votre propre force. »

« J’aimerais qu’une réalisatrice pour faire son métier n’ait ‘pas besoin de jouer au mec’. »

LE MOT DE LA FIN

Espoir, solidarité, changement, force, mouvement, parler, bienveillance, écoute, puissance, jeans, petite graine…

© Manuel MOUTIER

*Pour mémoire : règles de confidentialité et de publication du Lab :

Nous utilisons la règle dite de Chatham House, du nom d’un célèbre think tank britannique.

Cette règle est utilisée pour réglementer la confidentialité des informations échangées lors d’une réunion : quand une réunion se déroule sous cette règle, les participants sont libres d’utiliser les informations collectées à cette occasion, mais ils ne doivent révéler ni l’identité, ni l’affiliation des personnes à l’origine de ces informations. Cela permet une plus grande liberté de parole et des prises de positions plus fortes.

La liste des participants aux ateliers est en revanche publique, dans le but d’indiquer la diversité et la qualité des personnes présentes et donner de la valeur aux idées émises